Dimanche, ou voyage de groupe dans la vallée d’Araku et grottes de Borra
Lever 6h. C’est le speed. Le jour se lève à peine lorsque je monte dans le rickshaw, qui m’amène à la gare de Vizag. Son conducteur,d’ailleurs, a l’air bien endormi…Yeux rougis, il se gratte les cacas d’œil. Mais toujours réactif. Je ne sais pas comment ils se démerdent dans cette circulation si palpitante, et imprévisible…
Arrivée à la gare. C’est le bordel. Ca grouille de rickshaws. Ils sont une légion.
Maintenant trouver le comptoir de l’APTC (Andra Pradesh Tourism Corporation). Je demande. Par un heureux hasard, j’y arrive. (on peut dire qu’on m’avait baragouiné des explications…). Et là horreur malheur. L’Inde dans toute sa splendeur. La foule au comptoir, pas de file d’attente (pour donner son ticket et qu’on indique le numéro du train) mais un tas d’indiens qui se poussent les uns les autres, se passent devant, s’engueulent. Et tout ça paraît normal. Ici on se passe devant. On n’attend pas gentillement avec son ticket. Après un temps d’observation, je rentre dans le tas. Je tends mon billet. On me le prend. On me le rend. Avec numéro du train, du bus, du siège en prime. Je ne sais pas trop à quoi tout cela sert, mais ça doit servir.
Première chose :le train. Trouver le quai. Le mec de l’office me fait signe d’attendre qu’une famille aille au même quai pour aller avec eux. On trouve une famille, je la suis. Le papa indien est très gentil, il me mène à bon quai, et même jusqu’au siège numéro 72 pour moi. Nos chemins se séparent dans le train.
Je me retrouve donc dans un train bondé d’indiens, dans un soi-disant voyage organisé, où on doit quand même se taper 5h de train en seconde classe…ni clim, et entassés sur des bancs en bois…J’ai du mal. Je prends sur moi. En plus, aucun touriste à l’horizon. Indian families only.
Les choses s’accumulent. Débarque une géante famille indienne là où j’ai mon siège. Il y a un problème de numéro de siège. Deux papa indiens ont le même. Qu’à cela ne tienne ! On se serre.
Le train met une heure à partir. Les organisateurs se prennent le thé dehors. Et dans le wagon, on nous remet des barquettes en alu avec le « ptit dèj »…, « iddli » qu’ils appellent ça…des sortes de galettes de mini-riz, blanches, avec un beignet du même truc, et des sauces tomate et une sorte de mayo épicée…tous mangent de bon coeur. Accalmie… Un ange passe. Moi je picore.
On nous sert le thé…chaï, un délice…c’est du thé avec du lait, des épices et sucré. Ca a la couleur d’un café au lait très clair, et ils servent cela dans des minis minis gobelets. Je me régale.
Enfin, départ tonitruant du train. On quitte la gare.
Et le paysage défile.
La famille indienne commence à me taper sur le système, on est trop serrés et…bonheur ! je me retourne et aperçois une place sur la banquette juste derrière. Je change de place.
Je me retrouve sur une banquette avec deux petites familles (papa, maman et fiston), toutes calmes. Ouf. On se scrute une petite heure, petits sourires. Puis un des petits me demande d’où je viens. Et débute ici un beau petit voyage avec deux adorables familles indiennes dans une magnifique vallée…
C’est marrant comme les indiens vous abordent. Ils vous abordent très facilement. Pour une ou deux questions. Mais dès qu’il s’agit de partager un moment, dès que l’échange nécessite plus d’implication, le processus est plus lent…comme si, dans le moment partagé, ils allaient livrer un peu d’eux-mêmes, ils le leur faut réfléchir, murir, sentir…Ils sont ainsi comme méfiants. Ils faut qu’ils s’habituent à vous. Quelques regards échangés, sourires, quelques mots. Si cela leur convient, s’ils le sentent tout simplement, ils ouvrent les vannes, et l’échange, peu importe sa durée (ici, 5heures), est magnifique, et intense.
Welcome into indian family…
Oui. C’est un peu ce qu’il m’est arrivé ici. De petites questions en petites questions, de petits sourires en petits sourires, nous en sommes arrivés à discutailler, à prendre des photos des uns et des autres, à goûter ensemble de gâteaux et bananes, à s’échanger les places pour voir à tour de rôle le paysage, à partager toute cette beauté…
Une vallée, en pleine montagne, parsemée de jungle luxuriante. Ci et là, de petites étendues plates et vertes, les sommets des ghats occidentaux, ces montagnes que l’on trouve lorsqu’on quitte la côte. Le train, défilant et surplombant la vallée, s’enfonçant dans des tunnels, des grottes (et là, c’est la folie dans le train, les petits crient pour faire de l’écho, ce sont des éclats de joie, tout le monde rigole, c’est vivant, vivant…rien à voir les tristes et mornes trajet paris-toulouse)…c’est beau. Pas qu’esthétiquement. Tout est beau.Et tellement simple. Même rudimentaire.
Arrivée à Araku.Le nom de la vallée. Il nous faut prendre les bus. Là encore, je suis séparée de mes familles. Pas le même numéro. Dernières photos. Echange d’adresses…Si tu passes par chez nous, viens, tu seras accueillie…Les deux petits garçons indiens me regardent partir avec un air tristounet…J’attends le bus n°2.
On nous emmène au Punnami Hotel pour déjeuner. Je ne connais personne dans le bus. Si, la géante et chiante famille indienne. Génial. En plus, la bouffe, toujours la même. Riz. Sauce jaune, rouge et verte. Nan croustillant. Chutney (une sorte de confiture jaune fluo sucrée). Yaourt. Et pas de cuillère. On mange avec les doigts. J’en peux plus. Je sors manger dans les jardins de l’hôtel (hôtel de luxe, avec bungalows, piscine, etc). Un vieux indien me voit dehors seule, il me demande pourquoi je ne rentre pas. Je lui dit qu’il n’y a plus de place. Il me dit « come ! ». Je lui dis merci mais c’est bon. Un autre vieux vient me voir un peu plus tard. Il me demande si je veux de l’eau (il croit que j’en cherche), je lui dis que c’est bon, mais je lui demande s’il n’y a pas de cuillère. Il me dit que non, qu’on doit manger avec les doigts !Je fais la grimace…Un quart d’heure plus tard…Je le vois qui revient, et qui me ramène…une petite cuillère !Je le remercie mille fois... !
Repas fini. J’attends désespéremment sur un muret que l’expédition reparte…Mais les indiens tardent, prennent leur temps.
Un jeune indien vient vers moi. Me demande si je voyage seule, me pose quelques questions. Il se présente, Udeh (prononcer Oudèè), et me présente sa famille, sa sœur (21ans) et ses parents. Il me propose de faire les visites avec eux si je me sens seule. Une adoption pour la journée, en quelques sortes…La troisième de la journée !
J’accepte de bon cœur. Et désormais, nous sommes inséparables. On discute, dans le bus, je me mets à côté de la sœur, elle m’offre un petit porte-clés en bois dans une échoppe d’art tribal et m’accompagne même quand je vais faire pipi dans les buissons ! Elle me parle mode indienne (sari et saroual combar), il me donne des conseils pour voyager seule en Inde, papa indien me conseille des points de vue pour prendre les photos et maman indienne me gratifie de sourires bienveillants…Je passe le reste de la jounée avec eux. Ils s’occupent de moi. Me donnent du thé quand j’ai mal à la tête. Me laissent la place près de la fenêtre pour que je photographie. Et maintes petites attentions.
Nous visitons un jardin botanique, un musée ethnographique. Entre temps, le bus tombe en panne et nous devons nous entasser dans un autre…Il fait chaud, les photographies fusent, les gens sourient, sont heureux d’être là, tout le monde prend vraiment bien les imprévus…Aucun râlage de la part des indiens. Ils prennent tout cool, on se reconnaît désormais entre gens du même bus, des sourires, c’est convivial…
Petite halte thé indien.
Et c’est reparti…
Nous roulons en direction des montagnes, ça grimpe, le bus crache ses poumons !! Nous nous enfonçons dans la vallée de tribus indiennes vivant là, archaïquement…La montagne est parsemée d’une luxuriante forêt avec la petite route qui serpente…à la colombienne le paysage…c’est magnifique. Arrêt au point culminant. Des enfants, juchés sur le petit muret qui surplombe la vallée, vendent du raisin dans des petits cornets de feuilles de bananes…Des regards…Profondément noirs. Un petit est particulièrement beau. Je suis comme envoûtée par sa beauté. Alors que tous les indiens autour de moi s’affairent à prendre les photos du paysage, à poser avec toute leur petite famille, à s’extasier, à tchacher, je tente de photographier ce garçon. C’est difficile, les indiens me gonflent !toujours un à me passer devant. Je réussis à lui voler un peu de cette splendeur. Je peste contre ces indiens fous de photographie, trop touristes.
Les visages…c’est ce qui me fascine le plus ici…ils sont indescriptibles. Il s’agit de prendre l’instant. C’est dur, surtout qu’il y a toujours quelque chose : l’appareil pas allumé, quelqu’un devant, le train qui défile trop vite, un mouvement qui fait s’envoler l’extraordinaire.
Avant d’arriver en Inde, j’ai donc acheté l’appareil de mes rêves, Canon Powershot, zoom optique 12, fonctions manuelles, écran rétractable, etc etc le top du top. Gros investissement (et dieu sait,…ou plutôt Raphaël sait combien cela m’a fait mal au porte-monnaie…des heures de réflexion) mais une envie impétueuse de photo, une envie de saisir l’insaisissable, une envie de figer l’instant mais dans tout ce qu’il a d’intangible…mais aussi la peur de ne pas être capable de reconnaître la beauté, de ressentir la photo, de la désirer à ce point qu’une fois loupée, vous en êtes malade…plus jamais je ne pourrais la reprendre, ressaisir l’instant. C’est foutu. Alors vous tentez de l’inscrire dans votre esprit faute de pouvoir la numériser… mais pas aussi fort que ce regard qui vous regarde encore et encore. Qui vous touche, même sur le papier. Tellement réel, tellement là. Tellement vécue, la photo. Comme une évidence et une nécessité. Je dois figer ça, c’est trop beau. Trop vrai, trop tout, trop l’Inde…
Bref, tout ça pour dire que j’avais peur de ne pas ressentir l’impétueuse nécessité de LA photo. Celle-là, ici , maintenant, et pas autrement. Et bien on peut dire, qu’au cours de cette journée au milieu d’indiens, dans cette vallée, sur le bord de ce muret, j’ai senti LA photo. Je l’ai ressentie comme un ordre, et putain, je haïssais ce et ceux qui m’empêchaient de la prendre…Etrange sensation. Voluptueuse. Et j’ai aimé mon appareil. C’est aussi simple que ça. Révélation.
D’ailleurs, dans le train, à l’aller, cette révélation faisait son chemin. Mais n’était pas encore présente et inscrite en moi. Je m’explique. Le train filait. Filait. Et ça et là, des paysans dans les champs qui longeaient la voie ferrée. Perdus petits villages, hameaux même. Des femmes qui portent des sacs sur leurs têtes, des enfants qui jouent, des vieillards juchés sur des petits monticules, accroupis qui regardent passer le train...paysages mystiques. Mais mystifié par les gens eux-mêmes. Enfants qui regardent passer le train, faisant coucou de la main. Oui, le paysage, magnifique,mais sans ces gens, dans toutes ces positions et occupations, (dont l’une est vraiment de regarder passer le train) il perdrait de cette authenticité. Il perdrait cette raison pour laquelle il faut figer l’instant. Et je le sentais en moi, ce sentiment de frustration : merde, j’ai pas l’appareil allumé, j’aurais du prendre la photo…tout, la position du vieillard, cette petite fille les cheveux hirsutes une galette à la main, à quelques mètres l’un de l’autre, la vallée en arrière plan, regardant passer le train, tout tout tout est là. Là. Là. Là. Pourquoi t’avais pas ton appareil allumé ?? et je m’en veux. Je m’en veux. Jusqu’à laisser l’appareil en permanence allumé, à l’affût de cette beauté qui surgit de partout et de nulle part en même temps…une sorte de jeu. Rythme endiablé. Surtout en Inde.
Et en haut de cette vallée, à des centaines de kilomètres de la civilisation, au fin fond de l’inde du sud, il m’a fallu à peine un regard et un cornet de raisins…pour décider de rentrer dans le jeu…………
J’en étais où ?
Le point culminant. Ok. Ensuite, redescente vers les grottes de Borra. Visite des grottes, immenses, des galeries. Les indiens sont en extase. Moi, moins. Toujours sous le choc des visages. Je ne ressens pas la nécessité de trop photographier des parois de roches…
Mais le site est hallucinant. Un escalier tortueux, surplombant la vallée nous mène sous la montagne. Ca descend dur. Puis arrivée dans les grottes. Là encore, c’est un escalier qui nous guide. On monte, descend pour s’enfoncer dans la grotte. Un guide est là aussi. Et ce qu’il montre, ce sont les formes hasardeuses dans la roche qui ressemble aux dieux hindous !! Des petites données historiques et techniques par ci, par là mais ce qui semble le plus faire halluciner les indiens, ce sont ces formes, dues à l’érosion etc qui ressemblent étrangement à leurs dieux. Tous lèvent la tête, s’extasient, prennent des photos. Ils sont fascinés par la beauté de la grotte. C’est fou comme ils s’impliquent dans un truc quand ils trouvent que ça en vaut le coup, ils sont vraiment entiers, vivent les choses intensément. Au retour vers l’entrée de la grotte, toute la grotte raisonne de cris de tout le monde, enfant, papa, maman, pour tester la résonnance. C’est la fête dans la grotte. Rires, éclats de voix, on fait des bruits de singe, d’animaux.
Retour au bus. 19H (on était sensé être bientôt arrivés mais bon…)
Maintenant 3h de trajet… Dans le bus, tout le monde dort. Un des bus de notre groupe tombe en panne. Tout le monde sort voir ce qu’il y a, y’en a pour 30minutes…un pneu crevé. No problem pour les indiens !... c’est l’occaz de fumer une petite clope, d’aller faire pipi, de tchacher avec ceux qui sont dans les autres bus…
On est repartis. On arrive enfin à Vizag.
Il est tard. Udèh me demande comment je rentre, je lui dis en autorickshaw. Il me dit que ce n’est pas sûr, les rues sont presque désertes et l’autorickshaw peut m’emmener n’importe où…Petite réunion de famille, ça discute de comment on fait pour qu’elle rentre ? Finalement il semble qu’on arrive à la conclusion selon laquelle Udèh vient avec moi. Il reste donc, nous trouvons le bus qui va vers chez moi, on monte dedans. Heureusement qu’il est avec moi, parce que le bus est déserté de femmes, que des mecs ! En plus, le bus s’arrête super loin de chez moi. Udèh insiste pour m’accompagner au moins jusqu’à l’entrée de ma rue. Il me laisse là, et je rentre sans problème…Je le remercie mille fois. Il est trop cool. On s’échange les mails, pour aller manger, et qu’il me montre la ville. Ouf. Jsuis enfin à la maison, je mange à peine, je me couche. Je suis exténuée. Et demain, boulot.
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